IN MEMORIAM

 

ROLAND DESNÉ (1931-2020)

 

 Les habitués du Bulletin de la SFEDS liront, ou ont déjà lu, dans le dernier volume annuel de DHS (n°52, septembre 2020) la notice consacrée à Roland Desné par Marcel Dorigny. Celui-ci y rappelle, bien entendu, outre l’orientation des travaux personnels du chercheur, l’énorme charge de travail assumée pendant trente-cinq ans par le fondateur et directeur de DHS. Tous les dix-huitiémistes du monde ont une dette immense envers l’homme auquel ils doivent la richesse de cette revue pluridisciplinaire. Je n’aurais rien à ajouter à l’hommage que ce rappel d’une action impressionnante rend si justement, si sobrement aussi – car il suffit dans l’hommage rendu à Roland Desné de laisser parler les faits – si je ne pouvais compléter  cette notice factuelle d’un témoignage personnel.

 

J’ai découvert Roland dès la création de la SFEDS en 1964. Tout récent docteur d’État, j’avais été invité à siéger au conseil de cette nouvelle association par le petit groupe de ses fondateurs, réunis autour de Jean Guéhenno, Yvon Belaval et Jean Fabre. Dans ce groupe, j’avais retrouvé mon second maître qui avait dirigé ma thèse complémentaire, Jean Fabre, et deux de mes auteurs de référence, René Pomeau et Paul Vernière. J’y découvrais aussi un jeune collègue parisien que je ne connaissais pas encore, Roland Desné.

 

Dès lors, ce cadet de quelques années, membre affirmé du PCF, fut pour moi un vrai camarade. Pas seulement selon l’acception politique du terme, encore que ce jeune militant peu dogmatique n’ait jamais jugé infréquentable le membre rocardien du PSU que j’étais devenu après un bref passage vite désenchanté par la vieille SFIO : son objectif était de faire de la SFEDS une communauté de recherche vivante, grâce à laquelle tout chercheur pourrait nouer contact et échanger informations érudites et réflexions de méthode avec n’importe lequel de ses homologues de tout pays et de toute culture. C’est pourquoi les études rassemblées dans le premier numéro de la revue avaient été complétées d’un précieux répertoire des chercheurs qui indiquait les noms, adresses et appartenances universitaires éventuelles, les champs et objets de recherche de chacun. Dès le départ, le nombre des 710 chercheurs répertoriés, individuels ou collectifs (groupes et centres de recherches), a dépassé celui des adhérents de la jeune SFEDS. Plusieurs additifs les rejoignirent dans les numéros suivants : 108 nouvelles adresses en 1972, 131 en 1973, 90 en 1975, année du congrès internationale de Yale où notre répertoire enregistre 1980 noms et adresses.

 

J’avais été immédiatement séduit par cette approche aussi ouverte de la recherche en cours, mais je me souviens de la difficulté que nous eûmes ensuite à faire prévaloir cette conception auprès de certains collègues, notamment nord-américains. Si personne ne contesta en 1975 au congrès de la nouvelle Société Internationale d’Étude du Dix-Huitième siècle (SIEDS) l’utilité d’un répertoire ou annuaire des dix-huitiémistes, les représentants de la société nord-américaine homologue de la nôtre, qui venait de se créer comme bien d’autres dans d’assez nombreux pays, semblaient voir dans l’inscription au Répertoire une sorte de distinction académique : les débutants, les chercheurs d’une qualité non encore reconnue, ne pouvaient y trouver place, au motif que cela alourdirait inutilement les frais de publication.

 

Financièrement, le litige ne portait que sur un ou deux dollars de cotisation annuelle, mais il mettait en jeu toute une conception de la recherche, en même temps qu’un principe de solidarité. Un compromis donnant satisfaction aux deux parties avait été heureusement trouvé : confier la gestion et la diffusion du répertoire à une institution solide, la Fondation Voltaire d’Oxford, alors dirigée par Andrew Brown ; bientôt le passage d’une édition classique à une édition numérique devait résoudre la difficulté du financement (6247 noms dans la dernière liste publiée).

 

Roland ne participait pas me semble-t-il à cette assemblée de Yale, mais il y avait été ainsi néanmoins très présent, à son avantage comme à celui de tous. J’accompagnais alors comme secrétaire de la SFEDS notre président, Yvon Belaval, et nous avions aussi le renfort d’une jeune collègue d’origine anglaise, Ann Thomson, intellectuellement très proche de Roland ; spécialiste de La Mettrie et du matérialisme contemporain de cet auteur encore peu étudié, elle s’était aussi consacrée à l’étude de la littérature clandestine des premières Lumières ainsi qu’à celle de l’anticolonialisme et de l’antiracisme, autour de Diderot. Au doctorat d’État que Roland allait obtenir sous le titre Le Matérialisme français au XVIIIe siècle, et par lequel il accéderait au professorat, à l’université de Reims où il enseignait déjà, allait suivre à son initiative un important colloque de l’automne 1974 consacré à une autre grande figure de ce même courant matérialiste, le curé Jean Meslier. Ce n’était pas la première rencontre universitaire que ce personnage paradoxal de curé athée suscitait : il s’en était tenu une plus discrète à Aix-en-Provence dix ans plus tôt, mais celle de Reims a été d’ampleur beaucoup plus considérable : une trentaine de communications, dont plusieurs de pays de l’Est, discussions riches et animées, en témoignent les Actes publiés en 1980 dans la Bibliothèque de l’université de Reims. Le colloque de Reims avait été remarquable également comme parfaite illustration du plaisir des sens, puisque selon l’inspiration de son maître d’œuvre, lui-même fin gourmet, il s’était terminé en rencontres dans les caves de la maison Mumm, où le champagne avait coulé à flot sur les palais asséchés par tant de discours.

 

Dès cette époque, il était clair pour tout esprit informé ou curieux de l’être que l’Université française ne se désintéressait nullement de la tradition matérialiste, dont mon maître René Pintard avait analysé l’éclosion sous Louis XIII dans sa grande thèse sur le « Libertinage érudit » en France au XVIIe siècle. Or c’est curieusement la méconnaissance supposée de l’existence de ce courant matérialiste et athée que dénoncera en 2005 un fallacieux Traité d’athéologie. Son auteur, Michel Onfray, semble être de ceux dont l’assurance sinon l’arrogance à l’oral est proportionnelle à la méconnaissance de l’écrit. Dans plusieurs pages d’énumération des carences qu’il croyait relever dans l’érudition universitaire – « Rien sur… Rien sur… » –, il manifeste sa propre ignorance. Satisfait de connaître l’athée que fut jusqu’aux premières décennies du XVIIIe siècle le curé Jean Meslier, il ignore la belle édition de son Testament (in Œuvres complètes, Anthropos, 1970, trois volumes) donnée avec notes et variantes par Jean Deprun, Roland Desné et Albert Soboul.

 

Et si Onfray emprunte largement à Meslier la liste des crimes et massacres commis sous prétexte de défense du christianisme, il oublie que Voltaire s’était déjà inspiré de Meslier dans le même sens, un Voltaire qui n’était pas athée mais multipliait les attaques contre « l’Infâme ». Le même Onfray qui fait de la vieille Sorbonne une citadelle de conformisme idéologique s’abstient de signaler l’hospitalité offerte dès les années soixante les samedis après-midi à un libre séminaire ouvert à tous les spécialistes ou simples curieux de l’histoire du matérialisme. Initié par le professeur Olivier Bloch, poursuivi au fil des années par André Tosel puis Jean Salem, ce séminaire favorisa l’exploration d’un domaine où la recherche connut à la fin du siècle dernier le bel essor dont témoigne la bibliographie de Roland Desné. Il ne faut pas oublier non plus, le philosophe communiste Louis Althusser qui avant sa fin tragique avait rassemblé autour de lui rue d’Ulm tout un groupe de jeunes marxologues et proposé à partir de ce séminaire une nouvelle lecture, structuraliste, du Capital. Louis Althusser fut aussi à l’origine de l’intérêt nouveau de ce courant marxiste pour la pensée de Spinoza. Et on peut s’étonner aussi de ce que M. Onfray, qui ignore ou préfère taire tout ce remue-méninges universitaire à propos de Marx, s’abstienne de mentionner les deux volumes monumentaux de la thèse de Paul Vernière sur Spinoza et la pensée française avant la Révolution (1954).

 

Je n’en dirai pas plus, convaincu que démontrer rationnellement l’inexistence de Dieu – ce à quoi Michel Onfray lui-même ne se risque pas – n’est pas moins chimérique que la démonstration inverse. Je ne me souviens pas avoir jamais discuté métaphysique avec Roland : nous avions trop à nous dire par ailleurs. Aujourd’hui, dans la mélancolie d’un ultime salut, je reste heureux d’avoir rencontré en Roland Desné un esprit libre, ouvert à toutes les questions, à toutes les formes de pensée.

Jean Ehrard

 

ROLAND DESNÉ, "FILS DES LUMIÈRES"

 

 

 

Roland Desné, né le 24 avril 1931, est décédé le 9 juillet 2020, dans sa quatre-vingt-neuvième année. Son itinéraire personnel est indissociable de ses engagements intellectuels et politiques. Fils de cheminot, il a toujours rappelé ses origines ouvrières, clé de compréhension d’un engagement politique précoce au sein du Parti Communiste, longtemps foyer important de rencontres de nombreux intellectuels et artistes, entre la fin des années 1940 et la fin des années 1980.

 

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, puis agrégé de lettres, attaché au CNRS, il s’engagea dans des études littéraires consacrées aux matérialistes du 18e siècle. René Pomeau l’engagea à déposer un sujet de thèse sur Diderot ; faute de temps il soutiendra sa thèse de doctorat sur travaux en 1977, thèse portant sur Diderot et le Matérialisme français au 18e siècle. Dès lors il accéda à un poste de professeur à l’Université de Reims, où il enseigna jusqu’à son départ à la retraite. Il y fonda le département de littérature comparée.

 

Ses travaux sur les textes et les auteurs du 18e siècle ont principalement porté sur ce qu’il est convenu d’appeler les « Lumières radicales », notamment Diderot et le milieu des Encyclopédistes ; mais également Voltaire, et il a été cofondateur et vice-président d’honneur de la Société Voltaire fondée en 2000. Parmi ses nombreuses publications – il est impossible de les citer toutes ici – quelques-unes symbolisent au mieux son univers de chercheur : Diderot et les matérialistes du dix-huitième siècle, Diderot et la Révolution française, une édition scientifique du Leviathan de Thomas Hobbes, un Manuel d’histoire littéraire de la France (1789-1848), maintes fois réédité. Il fut surtout le maître d’œuvre de la première édition des Œuvres complètes du Curé Meslier (1969-1972), en trois volumes, avec la collaboration déterminante de Jean Deprun et Albert Soboul ; cette publication fut honorée du Prix Dumas-Millier décerné par l’Académie française en 1972. Citons encore,   parmi bien d’autres textes, sa contribution importante en 1984 à L’Année Diderot avec Anne-Marie Chouillet et Françoise Dougnac.

 

Son appartenance – publiquement assumée – à la Franc-Maçonnerie (Grand Orient de France) l’amena à publier deux ouvrages liés au contexte décisif du bicentenaire de la Révolution française : Franc-maçonnerie et Révolution française": la Marseillaise maçonnique en 1792 et Histoire de la devise «"Liberté, Égalité, Fraternité"». Membre actif du CERM (Centre d’études et de recherches marxistes), il fit partie de la direction de la revue La Pensée.

 

Ayant noué des liens d’amitié avec Yves Bénot, qui avait le  premier travaillé sur les manuscrits du Fonds Vandeul au début des années 1950, Roland Desné prononça un vibrant hommage à ce défenseur de Diderot et des prises de positions anti-esclavagistes et anti-coloniales des Lumières à la BnF en octobre 2005, au moment de sa mort.

 

Surtout, Roland Desné a été un des co-fondateurs de la Société française d’étude du dix-huitième siècle (SFEDS) avec René Pomeau, Yvon Belaval, et Jean Fabre, en 1964. Dès lors l’engagement de Roland Desné dans la vie intellectuelle de la SFEDS ne se démentit jamais. Il fut l’un de ses deux représentants auprès de la Société internationale d’étude du dix-huitième siècle (SIEDS) pendant de nombreuses années, et il y joua un rôle de premier plan dans l’organisation des Congrès quadriennaux de cette Société.

 

En 1969, il fut l’un des fondateurs de la revue Dix-Huitième  Siècle, devenue l’organe annuel de la SFEDS. D’abord Secrétaire de la revue (no 1), où il fut associé à Paul Vernière, il exerça ensuite seul cette fonction, qui devint celle de Directeur de la revue à partir du n° 18 (1986). Avec le titre de Secrétaire de rédaction ou de Directeur, Roland Desné exerça alors la quasi totalité des tâches pour cette revue, aussi bien pour le contenu scientifique des volumes annuels et les relations avec les auteurs, que pour la gestion matérielle de la publication, notamment les relations avec l’imprimeur (qui fut longtemps France-Quercy) et le diffuseur (d’abord les Éditions Garnier, puis les PUF). Ainsi, même si un Comité de rédaction fut rapidement mis en place, Roland Desné a incarné pour les lecteurs, et plus généralement pour le public, la revue Dix-Huitième Siècle. Il y consacra pendant 35 années l’essentiel de son temps et de son énergie, jusqu’à la parution du no 35, en 2004.

 

 

 

Au moment de sa disparition, la Société française d’étude  du dix-huitième siècle ne peut qu’adresser à sa mémoire de vifs et sincères remerciements. Au-delà des inévitables querelles de personnes – qui ont parfois ponctué la vie de cette Société comme de toutes les autres –, il importe de souligner combien son engagement et son dévouement ont été décisifs pour le bon fonctionnement de la revue. Aux yeux du public – universitaires ou simples érudits – Roland Desné a incarné la revue Dix- Huitième Siècle et a efficacement contribué à son rayonnement national et international. Qu’il en soit remercié.

 

Marcel DORIGNY

In memoriam

SOPHIE LEFAY (1965-2020)

 

Sophie Lefay nous a quittés le 12 mai, bien avant l’heure qui aurait dû être la sienne. Rares sont les dix-huitémistes à n’avoir pas croisé ses travaux, plus rares encore ceux qui, les ayant croisés, n’en ont pas su mesurer l’intérêt. Sophie était généreuse et attentionnée, ouverte aux autres et à leurs idées. Elle savait être drôle et appréciait les jeux d’esprit et de mots. Elle portait son érudition avec légèreté mais sans compromis. Ses analyses, des textes comme des êtres, étaient tout en finesse.

Après une maîtrise sur Beaumarchais, Sophie Lefay a décroché l’agrégation de lettres modernes et a effectué son stage d’agrégation au lycée Benjamin Franklin à Orléans. Elle a ensuite passé deux ans au cabinet du recteur dans cette même ville (1989-91). Elle était notamment chargée de la rédaction des discours dudit recteur. Elle a également préparé et soutenu à Paris X-Nanterre un D.E.A. sur la théorie des jardins en France à la fin du XVIIIe siècle. Ce travail constituait la première étape de ce qui conduirait à une thèse soutenue dans la même université en 1998, alors qu’elle était PRAG à l’Université de Reims : Réflexions et rêveries sur les jardins en France (1761-1808). L’aboutissement de cette recherche est un livre, L’Invention du jardin romantique en France, de Sophie Le Ménahèze (comme elle signait alors), paru en 2001 aux éditions Spiralinthe avec une préface de Michel Baridon et couronné du prix P.-J. Redouté du « Meilleur livre de jardin – mention historique ».

Dès son travail doctoral, Sophie Lefay affichait une originalité d’approche. Elle se fondait sur un ensemble varié de textes dont certains se situent aux marges de ce qui est considéré comme canoniquement littéraire et s’intéressait à leurs prolongements, par exemple en peinture ou dans les arts décoratifs. Le point commun des éléments de son corpus était de prendre à bras le corps les questions d’aménagement de l’espace et de mettre à l’épreuve des catégories esthétiques nouvelles dont les ramifications se prolongent bien au-delà de l’art des jardins (le pittoresque, l’irrégulier, le romantique). Différents travaux ultérieurs de Sophie Lefay entretiennent un rapport avec ce volume fondateur, notamment son intérêt pour ce que l’on désigne sous le nom d’écopoétique, pour la littérature viatique – elle a fourni en 2016 une édition fort utile de trois guides de Paris dans la collection de la SFEDS (Tableaux de Paris : Caraccioli, Henrion et Poujoulx) – et pour les inscriptions, que ce soient celles des stèles des jardins, des monuments publics ou des tombeaux.

La thèse de Sophie Lefay lui a valu d’être élue à l’université de Limoges où elle devait rester jusqu’en 2007. Elle y disposa d’un semestre sabbatique pour parachever un important travail : en 2004, la parution des Éléments de littérature de Marmontel, chez Desjonquères, dans une version annotée, a rendu un fier service aux chercheurs et témoigne de l’intérêt de l’éditrice pour la transmission des savoirs, un domaine qui continuait de l’occuper au moment de son décès. Elle avait engagé une enquête sur cette question entre Perrault et La Harpe, en se penchant sur des textes d’auteurs comme Titon du Tillet ou Rollin, mais encore de polémistes comme Irail ou de polygraphes comme Couret de Villeneuve.

En 2007, Sophie Lefay devait rejoindre l’université d’Orléans où elle mena une activité de recherche intense au sein du laboratoire POLEN. En 2013 elle a soutenu, sous le beau titre « La littérature du XVIIIe siècle dans et hors les livres », une habilitation dont l’inédit, L’Éloquence des pierres, a été publié par Garnier en 2015. Elle y offre au lecteur une poétique de l’inscription qui embrasse à la fois des textes anonymes et les pratiques et réflexions d’auteurs comme Parny, Rétif, Chateaubriand ou Bernardin de Saint-Pierre. Justement remarqué, l’essai a fait l’objet de nombreuses recensions et a valu à son auteur une invitation au Collège de France pour le présenter dans le cadre d’un colloque de mai 2018 sur « Histoire littéraire : nouveaux objets, nouvelles méthodes », organisé par Antoine Compagnon (l’enregistrement est disponible ici : https://www.college-de-france.fr/site/antoine-compagnon/symposium-2018-05-31-10h20.htm), et un passage à la Fondation des Treilles pour évoquer le « langage des murs » dans le cadre d’un colloque intitulé « Avoir une âme pour les pierres ». Les années creuses en termes de postes, le refus de voir l’importance des recherches sur des domaines non canoniques et des phénomènes de mandarinat trop souvent présents dans les nominations en littérature française du XVIIIe siècle expliquent l’inexplicable : avec un dossier comme le sien, Sophie Lefay n’a pas été professeur alors que d’autres le sont.

Sophie Lefay a organisé des colloques et journées d’étude sur le thème de la frontière (2001) et du panorama (2005) à Limoges, puis autour des Lumières à Orléans en 2009 et 2010, un colloque bi-site, « Promenades et rituels sociaux » (2016-17 – Orléans et Oxford) et une journée d’étude sur « Les espaces du secret » (2018) à Orléans. Trois ouvrages collectifs sont sortis de ces différentes manifestations. Le programme 2016 de l’agrégation de lettres a offert à Sophie Lefay l’occasion de préparer un volume de Nouveaux regards sur la trilogie de Beaumarchais (Garnier, 2015), dont les quinze contributions mettent en évidence les solidarités profondes entre des pièces si souvent étudiées indépendamment les unes des autres. Elle a également codirigé, en collaboration avec François Roudaut, un volume des Travaux de littérature sur le thème de La Force (2016). Une soixantaine d’articles – certains encore sous presse – témoignent encore de la vitalité de son esprit, de l’étendue de ses domaines d’investigation, de l’envergure de ses compétences.

Sophie Lefay, outre deux années passées en lycée, a enseigné à tous les niveaux de l’université, de la première année de licence à l’agrégation. Elle partageait volontiers ses connaissances. Nombre d’entre nous avons encore dans nos papiers des références communiquées au dos d’une carte de son écriture précise. Au-delà de ses pairs, elle s’est adressée à des publics de lycéens et de premier cycle dans des éditions et études à caractère pédagogique des Fausses confidences, de Manon Lescaut, de Candide. Elle a aussi contribué à des entreprises de vulgarisation du savoir ou de diffusion de textes de l’époque classique à destination du grand public. Le panorama et les frontières, objets de ses deux premiers colloques, sont comme des métaphores de son approche, soucieuse toujours de situer un objet précis dans son contexte, mais aussi de mettre à l’épreuve les seuils, historiques ou génériques.

Chercheuse remarquable, estimée par ses étudiants pour ses qualités pédagogiques, scientifiques et humaines, Sophie Lefay était aussi une collègue appréciée qui prenait pleinement part à la vie universitaire en assumant d’importantes tâches collectives. Elle a dirigé le master MEEF, elle qui était une préparatrice chevronnée aux différents concours, auteur de deux ouvrages de méthodologie. Elle a été à la tête du département de Lettres d’Orléans et membre du CEVU. Elle a siégé dans de nombreux jurys de concours (CAPES, agrégations de lettres modernes et classiques, entrée à l’ENS Ulm et Lyon) et été membre élue du CNU pour la mandature 2007-11. En 2018- 19, elle a participé, dans le cadre d’une mission nationale, à l’élaboration et à la rédaction des programmes de français des classes de Seconde et de Première ainsi que de l’enseignement de spécialité de Première et de Terminale, Humanités : littérature et philosophie. Au sein de la SFEDS, Sophie a été membre du Conseil d’Administration et trésorière adjointe de 2009 à 2016. Nous sommes nombreux à nous souvenir de son efficacité souriante, de ses remarques pertinentes, du sens du devoir qui l’animait.

Sophie Lefay avait accompagné les dernières années de sa mère avec dévouement et affection. Elle n’aurait pas dû la suivre d’aussi près. À son mari, François Roudaut, et à ses filles Juliette et Faustine Le Ménahèze, nous exprimons nos condoléances en redisant notre admiration pour Sophie Lefay comme chercheuse, comme collègue, comme personne et comme amie.

Catriona Seth

In memoriam

 

JEAN STAROBINSKI (1920-2019)

Jusqu’à la fin et en dépit de son très grand âge, Jean Starobinski aura été pleinement présent sur la scène intellectuelle. C’est qu’il y a toujours eu dans son sourire et dans sa politesse, quelque chose d’incroyablement résolu et une farouche détermination. Après avoir si brillamment redonné vie à de grandes œuvres littéraires, qu’il désigne joliment comme « nos chères disparues », il a consacré ses dernières années à d’ultimes révisions en réunissant nombre de ses écrits jusque-là dispersés. À vrai dire, il s’est livré à ce travail éditorial depuis le début puisque son mode d’écriture de prédilection a toujours été l’essai d’une soixantaine de pages et que pratiquement tous ses livres sont des collections de ces pierres fondatrices. Ainsi en allait-il déjà de Montaigne en mouvement (en 1982) qui réunissait une série de contributions procurées sur vingt ans. Plus récemment, en 2012, Jean Starobinski a regroupé dans Accuser et séduire douze essais sur Rousseau (publiés entre 1972 et 2012) et dans Diderot, un diable de ramage quinze études (données entre 1970 et 1995).

Son bonheur et sa stupéfiante ténacité à mettre la dernière main à ses écrits pour nous les offrir dans la forme la plus aboutie à ses yeux, lui a valu de recevoir de nombreuses marques de notre gratitude : de grands colloques autour de son œuvre (Paris, Baltimore, New-York), des numéros spéciaux de revue (Critique en 2018), comme des cérémonies pleines de ferveur à Genève. La dernière eut lieu, le 28 juin 2016, à l’occasion de la parution de La beauté du monde. La littérature et les arts, un gros volume dans la collection quarto de Gallimard, réunissant des textes qui portent sur des œuvres du XIXe et XXe siècles. Martin Rueff, maître d’œuvre de cette édition, a magistralement retracé le parcours intellectuel du critique en fournissant de surcroît toutes sortes de documents dont un remarquable dossier iconographique.

Lorsque le jeune Starobinski assista, en 1937, à la soutenance de thèse d’Albert Béguin, il eut la révélation de ce monde académique qui serait le sien. Marcel Raymond dont il fut l’élève, lui mit très tôt le pied à l’étrier en lui demandant d’être son assistant et il allait jouer plus tard un rôle décisif dans sa carrière universitaire genevoise. Puis un autre bon guide, Georges Poulet, le fit inviter à l’université de Johns Hopkins où il enseignait lui-même avec Leo Spitzer. C’est sous l’égide de ces deux maîtres que Jean Starobinski conçut son herméneutique littéraire qui donne toute sa part à la stylistique. Mais durant son séjour de trois ans à Baltimore (1953-1956), il n’avait pas encore choisi définitivement sa voie, si bien qu’il en revint avec deux thèses : une pratiquement achevée en histoire littéraire, sous la direction de Marcel Raymond, qui s’imposera comme son chef d’œuvre en 1958 (La Transparence et l’obstacle) et les éléments d’une thèse de médecine sur la mélancolie (qui sera publiée en 2012 dans un recueil intitulé L’Encre de la mélancolie).

De retour à Genève, Jean Starobinski mena un moment de front une activité médicale et des cours de littérature à l’université, jusqu’à ce que Marcel Raymond fasse créer pour lui, en février 1958, une chaire d’histoire des idées à la Faculté des lettres. Après l’installation avec Jacqueline son épouse, au 12 rue de Candolle, juste en face de l’entrée principale de l’université, pouvait commencer cette vie si bien remplie que nous connaissons. En traversant la rue, Jean Starobinski retrouvait tout un milieu intellectuel composé des éditeurs de Rousseau dans la Bibliothèque de la Pléiade (Marcel Raymond et Bernard Gagnebin) et d’autres durables complices comme Jean Rousset et Bronislaw Baczko.

C’est d’abord le grand dix-huitiémiste que l’on retiendra, dont l’ancrage dans les Lumières était tout simplement (si l’on peut dire) Rousseau et Diderot qui lui permirent d’aller à l’essentiel. On lui saura gré de nous avoir appris à les lire. C’était la mission qu’il s’était donnée, « ni plus, ni moins » dit-il, c’est-à-dire en opérant sans afféterie, avec les scrupules et la discrétion que requerrait, selon lui, la méthode interprétative : bien choisir d’abord la zone où intervenir, car l’exégèse a quelque chose à voir avec le scalpel, puis garder la bonne distance afin de maintenir toujours en vie la « relation critique ». Pour commenter les grands textes littéraires, Jean Starobinski met à contribution un impressionnant savoir (scientifique, médical, linguistique, philologique, philosophique), sans jamais quitter pour autant le cadre strict de l’analyse interne qui restera toujours sa marque. Dans son commentaire du « Dîner de Turin », célèbre passage des Confessions, il met en abyme avec brio (comme le fait Rousseau pour lui- même) ses propres capacités d’analyse, ce qui confère à ce morceau de bravoure un caractère exemplaire. Ce panache dont fait montre le jeune Jean-Jacques dans cet épisode, on l’a retrouvé dans le brillant exercice de conférencier qui a toujours été un aspect essentiel du talent de Jean Starobinski.

Au-delà des cercles universitaires, ce dernier eut de nombreux contacts avec des artistes et avec des écrivains comme Pierre-Jean Jouve, Nicolas Bouvier, Yves Bonnefoy. L’éditeur genevois Albert Skira lui permit de publier L’invention de la liberté (1964) et Portrait de l’artiste en saltimbanque (1970) où il s’est vaillamment confronté, dans le sillage de Diderot, aux arts visuels. Mais par sa pratique du piano, Jean Starobinski était destiné à s’intéresser surtout à la musique et à faire preuve dans son étude des textes d’une grande sensibilité musicale venant enrichir cette écoute qu’il tenait de sa formation médicale si bien qu’on peut le considérer lui aussi comme un « musicien des idées » pour reprendre la belle formule qu’il applique à Roland Barthes. Dans Les enchanteresses, publié en 2005, il a réuni un ensemble de textes qui portent principalement sur l’opéra où il s’interroge sur « l’antique alliance de la parole et de la musique ». C’est évidemment dans le dernier ouvrage paru (La beauté du monde. La littérature et les arts) qu’il déploie, dans des formats plus courts qu’à son habitude, toute sa palette de grand déchiffreur de signes.

Pour se prémunir contre cette sempiternelle critique des Lumières venue principalement d’Adorno et d’Horkheimer, Jean Starobinski sera toujours un formidable antidote car l’universalisme prétendument « abstrait » lui convenait apparemment mieux que les vérités relatives des approches identitaires qui se révèlent aujourd’hui un terrible désastre pour nos études. Contre le mauvais son de la culture de la haine qui nous submerge actuellement, sa modération héritée de Montesquieu est un précieux recours. Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends la mort de Jean-Pierre Richard (1922-2019). Ainsi nous quittent en même temps deux grands maîtres qui illuminèrent nos études durant tant d’années. Il faut espérer que les jeunes générations continuent à les lire et à voir en eux des guides irremplaçables.

 

Jean-Claude Bonnet

In Memoriam

PIERRE RÉTAT (1932-2018)

Dans ses « Confessions d’un dix-huitiémiste » (Être dix-huitiémiste, témoignages re- cueillis par Serguei Karp, Centre international de Ferney-Voltaire, 2003), Pierre Rétat donnait comme point de départ de sa vocation, la lecture des Pensées de Montesquieu dans le parc du château de Compiègne ; il avait alors dix-huit ans. Robert Mauzi à l’E.N.S., Jean Fabre et René Pintard à la Sorbonne devaient le confirmer dans cette orientation première. Les années 60 avaient connu un éveil remarquable des recherches dix-huitiémistes. Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu en ont profité. Pierre Rétat a choisi Bayle plutôt que Montesquieu ; guidé par René Pintard et Élisabeth Labrousse, dont le Pierre Bayle venait de paraître, il s’est consacré à ce qu’il nommait une « fête de l’intelligence ». En 1971 paraissait sa thèse, Le Dictionnaire de Bayle et la lutte philosophique au XVIIIe siècle.

Il a mené toute sa carrière à l’université de Lyon ; assistant, puis maître de conférences (1969) et professeur (1988), il y a créé une équipe de recherche remarquablement productrice. Lui qui avait travaillé si longtemps en solitaire, s’est associé à Claude Labrosse, à Henri Duranton, à Robert Favre, à Pascale Ferrand, secrétaire du Centre de Recherche sur le XVIIIe siècle, pour lancer une vaste enquête sur les Mémoires de Trévoux et la presse du temps. En collaboration avec l’équipe de Grenoble, il a organisé de multiples rencontres et publié avec ses fidèles compagnons une dizaine de volumes qui ont renouvelé notre connaissance des gazettes. Le rapport entre la presse et l’histoire, qui avait mené à un premier volume sur l’année 1734, l’a mené jusqu’à l’étude des journaux révolutionnaires : peu d’historiens ont connu, aussi bien que lui et son fidèle associé, Claude Labrosse, toute l’étendue du monde classique de l’information.

On connaissait sa prudence, sa timidité, sa méfiance à l’égard des synthèses trop ambitieuses ; dans son exploration des gazettes, ce continent immense et complexe, l’équipe lyonnaise s’est montrée audacieuse, perspicace, inventive, et elle a su attirer dans ses colloques tous les historiens de la presse d’Europe et d’Amérique. Cette habitude de travailler en équipe a conduit les équipes de Lyon et de Grenoble à s’associer aux activités de la SFEDS, née elle-même d’un souci de favoriser les centres et équipes dix-huitiémistes. Pierre Rétat a été secrétaire général de la Société sous la présidence de Jean Sgard ; il lui a succédé en 1991. La SFEDS lui doit sans doute une part de cette régularité, de cette rigueur qui lui sont propres.

La carrière intellectuelle de Pierre Rétat, si bien remplie, semblait s’achever quand il s’est joint à l’équipe Montesquieu. Il a dirigé trois tomes des Œuvres complètes ; son dernier travail a paru il y a seulement quelques mois : l’édition des Notes sur Cicéron lui a permis de renouer avec ses recherches initiales sur Bayle et les combats de l’esprit qui se prolongent au XVIIIe siècle. Il a ainsi mené jusqu’au bout une pratique exemplaire de l’édition critique, d’une érudition rigoureuse, d’une attention subtile au mouvement des idées et aux contextes intellectuels et historiques, enrichie par une connaissance exceptionnelle du XVIIIe siècle dans toutes ses dimensions.

En 2004, lorsque Jean Ehrard a souhaité se retirer de la codirection des Œuvres complètes de Montesquieu qu’il avait fondées, il a repris cette charge. Il l’a assumée pendant quatorze ans avec l’énergie et le courage que nécessitent des entreprises aussi complexes. La fatigue l’avait contraint à s’en retirer début juin, quelques jours avant sa mort.