In memoriam

 

JEAN STAROBINSKI (1920-2019)

Jusqu’à la fin et en dépit de son très grand âge, Jean Starobinski aura été pleinement présent sur la scène intellectuelle. C’est qu’il y a toujours eu dans son sourire et dans sa politesse, quelque chose d’incroyablement résolu et une farouche détermination. Après avoir si brillamment redonné vie à de grandes œuvres littéraires, qu’il désigne joliment comme « nos chères disparues », il a consacré ses dernières années à d’ultimes révisions en réunissant nombre de ses écrits jusque-là dispersés. À vrai dire, il s’est livré à ce travail éditorial depuis le début puisque son mode d’écriture de prédilection a toujours été l’essai d’une soixantaine de pages et que pratiquement tous ses livres sont des collections de ces pierres fondatrices. Ainsi en allait-il déjà de Montaigne en mouvement (en 1982) qui réunissait une série de contributions procurées sur vingt ans. Plus récemment, en 2012, Jean Starobinski a regroupé dans Accuser et séduire douze essais sur Rousseau (publiés entre 1972 et 2012) et dans Diderot, un diable de ramage quinze études (données entre 1970 et 1995).

Son bonheur et sa stupéfiante ténacité à mettre la dernière main à ses écrits pour nous les offrir dans la forme la plus aboutie à ses yeux, lui a valu de recevoir de nombreuses marques de notre gratitude : de grands colloques autour de son œuvre (Paris, Baltimore, New-York), des numéros spéciaux de revue (Critique en 2018), comme des cérémonies pleines de ferveur à Genève. La dernière eut lieu, le 28 juin 2016, à l’occasion de la parution de La beauté du monde. La littérature et les arts, un gros volume dans la collection quarto de Gallimard, réunissant des textes qui portent sur des œuvres du XIXe et XXe siècles. Martin Rueff, maître d’œuvre de cette édition, a magistralement retracé le parcours intellectuel du critique en fournissant de surcroît toutes sortes de documents dont un remarquable dossier iconographique.

Lorsque le jeune Starobinski assista, en 1937, à la soutenance de thèse d’Albert Béguin, il eut la révélation de ce monde académique qui serait le sien. Marcel Raymond dont il fut l’élève, lui mit très tôt le pied à l’étrier en lui demandant d’être son assistant et il allait jouer plus tard un rôle décisif dans sa carrière universitaire genevoise. Puis un autre bon guide, Georges Poulet, le fit inviter à l’université de Johns Hopkins où il enseignait lui-même avec Leo Spitzer. C’est sous l’égide de ces deux maîtres que Jean Starobinski conçut son herméneutique littéraire qui donne toute sa part à la stylistique. Mais durant son séjour de trois ans à Baltimore (1953-1956), il n’avait pas encore choisi définitivement sa voie, si bien qu’il en revint avec deux thèses : une pratiquement achevée en histoire littéraire, sous la direction de Marcel Raymond, qui s’imposera comme son chef d’œuvre en 1958 (La Transparence et l’obstacle) et les éléments d’une thèse de médecine sur la mélancolie (qui sera publiée en 2012 dans un recueil intitulé L’Encre de la mélancolie).

De retour à Genève, Jean Starobinski mena un moment de front une activité médicale et des cours de littérature à l’université, jusqu’à ce que Marcel Raymond fasse créer pour lui, en février 1958, une chaire d’histoire des idées à la Faculté des lettres. Après l’installation avec Jacqueline son épouse, au 12 rue de Candolle, juste en face de l’entrée principale de l’université, pouvait commencer cette vie si bien remplie que nous connaissons. En traversant la rue, Jean Starobinski retrouvait tout un milieu intellectuel composé des éditeurs de Rousseau dans la Bibliothèque de la Pléiade (Marcel Raymond et Bernard Gagnebin) et d’autres durables complices comme Jean Rousset et Bronislaw Baczko.

C’est d’abord le grand dix-huitiémiste que l’on retiendra, dont l’ancrage dans les Lumières était tout simplement (si l’on peut dire) Rousseau et Diderot qui lui permirent d’aller à l’essentiel. On lui saura gré de nous avoir appris à les lire. C’était la mission qu’il s’était donnée, « ni plus, ni moins » dit-il, c’est-à-dire en opérant sans afféterie, avec les scrupules et la discrétion que requerrait, selon lui, la méthode interprétative : bien choisir d’abord la zone où intervenir, car l’exégèse a quelque chose à voir avec le scalpel, puis garder la bonne distance afin de maintenir toujours en vie la « relation critique ». Pour commenter les grands textes littéraires, Jean Starobinski met à contribution un impressionnant savoir (scientifique, médical, linguistique, philologique, philosophique), sans jamais quitter pour autant le cadre strict de l’analyse interne qui restera toujours sa marque. Dans son commentaire du « Dîner de Turin », célèbre passage des Confessions, il met en abyme avec brio (comme le fait Rousseau pour lui- même) ses propres capacités d’analyse, ce qui confère à ce morceau de bravoure un caractère exemplaire. Ce panache dont fait montre le jeune Jean-Jacques dans cet épisode, on l’a retrouvé dans le brillant exercice de conférencier qui a toujours été un aspect essentiel du talent de Jean Starobinski.

Au-delà des cercles universitaires, ce dernier eut de nombreux contacts avec des artistes et avec des écrivains comme Pierre-Jean Jouve, Nicolas Bouvier, Yves Bonnefoy. L’éditeur genevois Albert Skira lui permit de publier L’invention de la liberté (1964) et Portrait de l’artiste en saltimbanque (1970) où il s’est vaillamment confronté, dans le sillage de Diderot, aux arts visuels. Mais par sa pratique du piano, Jean Starobinski était destiné à s’intéresser surtout à la musique et à faire preuve dans son étude des textes d’une grande sensibilité musicale venant enrichir cette écoute qu’il tenait de sa formation médicale si bien qu’on peut le considérer lui aussi comme un « musicien des idées » pour reprendre la belle formule qu’il applique à Roland Barthes. Dans Les enchanteresses, publié en 2005, il a réuni un ensemble de textes qui portent principalement sur l’opéra où il s’interroge sur « l’antique alliance de la parole et de la musique ». C’est évidemment dans le dernier ouvrage paru (La beauté du monde. La littérature et les arts) qu’il déploie, dans des formats plus courts qu’à son habitude, toute sa palette de grand déchiffreur de signes.

Pour se prémunir contre cette sempiternelle critique des Lumières venue principalement d’Adorno et d’Horkheimer, Jean Starobinski sera toujours un formidable antidote car l’universalisme prétendument « abstrait » lui convenait apparemment mieux que les vérités relatives des approches identitaires qui se révèlent aujourd’hui un terrible désastre pour nos études. Contre le mauvais son de la culture de la haine qui nous submerge actuellement, sa modération héritée de Montesquieu est un précieux recours. Au moment où j’écris ces lignes, j’apprends la mort de Jean-Pierre Richard (1922-2019). Ainsi nous quittent en même temps deux grands maîtres qui illuminèrent nos études durant tant d’années. Il faut espérer que les jeunes générations continuent à les lire et à voir en eux des guides irremplaçables.

 

Jean-Claude Bonnet

In Memoriam

PIERRE RÉTAT (1932-2018)

Dans ses « Confessions d’un dix-huitiémiste » (Être dix-huitiémiste, témoignages re- cueillis par Serguei Karp, Centre international de Ferney-Voltaire, 2003), Pierre Rétat donnait comme point de départ de sa vocation, la lecture des Pensées de Montesquieu dans le parc du château de Compiègne ; il avait alors dix-huit ans. Robert Mauzi à l’E.N.S., Jean Fabre et René Pintard à la Sorbonne devaient le confirmer dans cette orientation première. Les années 60 avaient connu un éveil remarquable des recherches dix-huitiémistes. Voltaire, Rousseau, Diderot, Montesquieu en ont profité. Pierre Rétat a choisi Bayle plutôt que Montesquieu ; guidé par René Pintard et Élisabeth Labrousse, dont le Pierre Bayle venait de paraître, il s’est consacré à ce qu’il nommait une « fête de l’intelligence ». En 1971 paraissait sa thèse, Le Dictionnaire de Bayle et la lutte philosophique au XVIIIe siècle.

Il a mené toute sa carrière à l’université de Lyon ; assistant, puis maître de conférences (1969) et professeur (1988), il y a créé une équipe de recherche remarquablement productrice. Lui qui avait travaillé si longtemps en solitaire, s’est associé à Claude Labrosse, à Henri Duranton, à Robert Favre, à Pascale Ferrand, secrétaire du Centre de Recherche sur le XVIIIe siècle, pour lancer une vaste enquête sur les Mémoires de Trévoux et la presse du temps. En collaboration avec l’équipe de Grenoble, il a organisé de multiples rencontres et publié avec ses fidèles compagnons une dizaine de volumes qui ont renouvelé notre connaissance des gazettes. Le rapport entre la presse et l’histoire, qui avait mené à un premier volume sur l’année 1734, l’a mené jusqu’à l’étude des journaux révolutionnaires : peu d’historiens ont connu, aussi bien que lui et son fidèle associé, Claude Labrosse, toute l’étendue du monde classique de l’information.

On connaissait sa prudence, sa timidité, sa méfiance à l’égard des synthèses trop ambitieuses ; dans son exploration des gazettes, ce continent immense et complexe, l’équipe lyonnaise s’est montrée audacieuse, perspicace, inventive, et elle a su attirer dans ses colloques tous les historiens de la presse d’Europe et d’Amérique. Cette habitude de travailler en équipe a conduit les équipes de Lyon et de Grenoble à s’associer aux activités de la SFEDS, née elle-même d’un souci de favoriser les centres et équipes dix-huitiémistes. Pierre Rétat a été secrétaire général de la Société sous la présidence de Jean Sgard ; il lui a succédé en 1991. La SFEDS lui doit sans doute une part de cette régularité, de cette rigueur qui lui sont propres.

La carrière intellectuelle de Pierre Rétat, si bien remplie, semblait s’achever quand il s’est joint à l’équipe Montesquieu. Il a dirigé trois tomes des Œuvres complètes ; son dernier travail a paru il y a seulement quelques mois : l’édition des Notes sur Cicéron lui a permis de renouer avec ses recherches initiales sur Bayle et les combats de l’esprit qui se prolongent au XVIIIe siècle. Il a ainsi mené jusqu’au bout une pratique exemplaire de l’édition critique, d’une érudition rigoureuse, d’une attention subtile au mouvement des idées et aux contextes intellectuels et historiques, enrichie par une connaissance exceptionnelle du XVIIIe siècle dans toutes ses dimensions.

En 2004, lorsque Jean Ehrard a souhaité se retirer de la codirection des Œuvres complètes de Montesquieu qu’il avait fondées, il a repris cette charge. Il l’a assumée pendant quatorze ans avec l’énergie et le courage que nécessitent des entreprises aussi complexes. La fatigue l’avait contraint à s’en retirer début juin, quelques jours avant sa mort.